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De La Chute de l'Empire romain
à Gladiator

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De La Chute de l'Empire romain à Gladiator

I — VOIES PARALLÈLES

1. Introduction

2. Deux films

3. A propos de La Chute de l'Empire romain

4. A propos de Gladiator

II — LES PROTAGONISTES

5. Les protagonistes historiques

6. Les protagonistes cinématographiques

Conclusion

III — ANNEXES

7. A propos de la bataille contre les Germains dans Gladiator

 

Sur cette page :

8. A propos des combats de gladiateurs (1) :
De l'archéologie au mythe

8.1. Le tournage de Gladiator

8.2. Morituri te salutant

8.2.1. Gladiatrices
8.2.2. Vu d'Hollywood ou vu de Cinecittà ?

 

Pages suivantes :

8.3. Demandez le programme !

8.4. Armes des gladiateurs

8.5. Les armaturæ à l'écran

8.6. Qui sont les gladiateurs ?

9. A propos des combats de gladiateurs (2) :
Les gladiateurs au cinéma

10. Bibliographie historique

IV — FICHES TECHNIQUES

11. La Chute de l'Empire romain

12. Gladiator

V — CHRONOLOGIE

13. Chronologie du déclin de l'Empire romain

VI — FILMOGRAPHIE

14. Filmographie des gladiateurs

 

8. A propos des combats de gladiateurs (1) :
De l'archéologie au mythe

8.1. Le tournage de Gladiator

Encore aujourd'hui, les exhibitions décadentes de l'amphithéâtre continuent de fasciner les masses autant que les meilleurs esprits. Ainsi Montherlant, amateur de tauromachie, y retrouvait les fastes de Quo Vadis, lu enfant. Ou Pierre Mertens - dans son unique roman érotique - trouvait à sublimer à travers la gladiature ses rituels sadomasochistes d'universitaire morose... (1). Les combats de gladiateurs constituent, bien entendu, les points forts du film de Ridley Scott, et le Colisée de Rome (2), reconstitué à Malte à grand renfort d'images infographiques, en est un protagoniste à part entière, au même titre que l'impressionnant Russell Crowe.

gladiator - colisee gladiator - colisee

Le Colisée partiellement reconstitué à Malte, et complété par l'infographie. Vue aérienne ici : CLICK

 

Sur la suggestion du décorateur Arthur Max, Ridley Scott a choisi d'utiliser les substructures du fort napoléonien de Ricasoli (XVIIe s.) pour reconstituer le Colisée. Vingt-cinq pour cent du Colisée fut construit en 19 semaines par 300 ouvriers, soit un tiers du cercle de l'arène et un seul étage (approximativement 17 m de haut). Cette partie reconstituée en dur sert aux scènes ayant le Colisée comme arrière-plan. Une autre section de l'amphithéâtre fut également construite : l'ascenseur qui permet d'amener personnel et matériel au milieu de l'arène. Le directeur de la photo, John Mathieson, eut à affronter des conditions météorologiques médiocres, comme des pluies fréquentes, et la nuit qui tombe très vite. Tous les autres plans sont des plans composites du décor réel et des extensions numériques ajoutées en post-production.
Ainsi, par la magie de l'infographie, 33.000 figurants virtuels ont été animés en 3D à partir de captures de mouvements de 2.000 figurants de chair et d'os; mais entre 300 et 2.000 figurants devaient être constamment disponibles sur le plateau.

Pour tourner les combats dans le Colisée, les cinéastes disposaient d'un script de 35 pages, peu maniable et souvent imprécis, qu'il fallut réécrire au jour le jour pour assurer le développement et la continuité des scènes. Reconstituer avec une exactitude archéologique les jeux de l'arène n'était certes pas la préoccupation majeure de Ridley Scott. Ainsi il imagina des armes spéciales comme ces courtes arbalètes à répétition créées par l'armurier Simon Atherton - quatre mini-arbalètes pivotant devant la poignée comme le barillet d'un revolver - qu'utilisent certains gladiateurs(trices).

 

gladiateurs - tilman remme

Dans le sillage de Gladiator, Tilman Remme tourna dans le Fort Ricasoli un docufiction, Gladiateurs, où le Colisée fut reconstitué selon le même procédé infographique que celui de Ridley Scott

 

Après le tournage des cascades avec les chevaux et les chars, vint la scène avec les tigres du dresseur français Thierry Le Portier. La scène avec les tigres fut tournée en douze jours, au lieu des six initialement prévus. Russell Crowe se déclarera fasciné par ces fauves pesant 250 kilos et mesurant deux mètres cinquante de la queue à la pointe du museau. Actuellement, Thierry Le Portier exhibe son show dans l'amphithéâtre néo-romain de Puy-du-Fou, en Vendée.

 

puy-du-fou

Course de chars à Puy-du-Fou (double page de Paris-Match)

 

Le parti-pris esthétique de Ridley Scott réfère à la peinture du XIXe s. (Gérôme, Alma-Tadema) ainsi qu'aux années '30 et à l'art nazi (3). Certains autres éléments combinent la SF contemporaine et l'Art Déco dans une vision de l'Antiquité romaine que le réalisateur peut lui-même qualifier de «post moderne». Par exemple, les harnachements de gladiateurs dessinés par Sylvain Despretz (4), qui réinterprètent avec une certaine emphase «heroic fantasy» les panoplies retrouvées à Pompéi. Dans l'arène de Zucchabar, le thrace, reconnaissable à sa sica (5), porte un casque à défenses de sanglier qui nous vient en droite ligne d'Excalibur de John Boorman tandis qu'à Rome, le champion gaulois Tigris porte un casque à masque facial intégré, façon pilote de F-16. Rappelons que ce type de casque, qui était particulier aux officiers de cavalerie romains, n'était pas un casque de gladiateur et que ce type de «masque» ne basculait pas sur un axe, mais pivotait au moyen d'une charnière (6). Lui aussi est - de manière fort lointaine - inspiré d'Excalibur, où Modred en porte un du même genre. D'un modèle non attesté par l'archéologie (du moins à notre connaissance), le protège-épaule de Tigris, en forme de patte de tigre, est dans sa facture lui aussi Art Déco, de même que le curieux casque chromé, porté par Maximus lors de son premier combat dans le Colisée... Le port de casques de types sarrasin et scandinave connotent les «féroces mercenaires barbares», ses compagnons de la «bataille de Zama».

La «chorégraphie» ne présente pas les oppositions traditionnelles des mirmillons, des thraces et des rétiaires, ce qui ne veut pas dire qu'ils n'existent pas dans le film : ces différents types sont présents dans l'arène de Zucchabar, mais guère mis en valeur. Les brutes qui les portent se ruent sur Maximus et ses compagnons - enchaînés par paires, éblouis au sortir de la pièce obscure où on les tenait enfermés - et, brandissant leur masse d'armes, leur éclatent le crâne comme s'il s'agissait de pastèques. Sans doute, à l'heure méridienne, les gladiateurs servaient-ils à l'occasion de bourreaux, et exécutaient des condamnés sans défense. Mais Maximus et ses compagnons n'étaient justement pas des condamnés : ils avaient été achetés et entraînés par un laniste et étaient donc des gladiateurs qui avaient droit à leur chance, dans un duel régulier. Passons...
(N.B. Il existait chez les Aztèques une forme de gladiature : un condamné à mort enchaîné devait affronter successivement un guerrier-aigle et un guerrier-jaguar.)

Dans Le Signe de la Croix de C.B. DeMille (7), Fabiola de Blasetti, Barabbas de Fleischer, on peut voir à l'arrière-plan des combats de groupes contre d'autres groupes (amazones, nains...). Mais les catervaires, qui se battent en groupe, appartiennent à une catégorie rarement évoquée au cinéma, ce pour des raisons évidentes : le duel du héros solitaire met mieux en valeur celui-ci. Richard Harrison, dans Les Sept Gladiateurs de Pedro Lazaga, est une des rares exceptions : encore cette prestation se limite-t-elle à une brève séquence prégénérique ! Russell Crowe est donc le premier héros-gladiateur «catervaire» de l'histoire du péplum. A ce propos, épinglons la soi-disant reconstitution de la bataille de Zama devenue une attaque de chars (où sont donc passés les éléphants qu'Hannibal avait lancés contre les légions de Scipion en ce fameux octobre -202 ?). Bizarrement, ceux qui incarnent les «Carthaginois» - sans doute parce qu'ils viennent de Zucchabar en Afrique - se battent à la romaine, c'est-à-dire en fantassins avec armure, lance et bouclier (le motif ornant leur scutum étant d'ailleurs typiquement romain [8]), tandis que leurs adversaires, les «Romains», combattent en chars à faux, montés par des Amazones (CLICK & CLICK) tirant à l'arc. Aucun citoyen romain contemporain de Jules César ou même de Marc Aurèle n'aurait pu se reconnaître dans ces archères au teint de pain d'épice maniant des armes de barbares. Mais, en vérité, que restait-il de ces «vieux Romains», à la fin du IIe s. de n.E. ? C'est dans ces zones d'ombre que se meut le cinéaste pour créer sa propre vérité.

 

8.2. Morituri te salutant

La terreur des gladiateurs, La vengeance des gladiateurs, La vengeance de Spartacus, Spartacus et les dix gladiateurs, Maciste et les cent gladiateurs, Sept gladiateurs rebelles... quelques titres des années '60.
Plus que les courses de chars, l'institution de la gladiature est par excellence le signe qui connote Rome. Peut-être à cause de la révolte de Spartacus, plus probablement en raison du martyre des premiers chrétiens.

Pourtant, le Cirque Maxime (qui est un hippodrome, non un amphithéâtre) remonte aux rois Tarquins, VIIe s. av. n.E., alors que les premiers combats de gladiateurs, sur le Forum romain, dans des installations démontables, ne sont pas antérieurs à -265.
Les courses de chars étaient des spectacles populaires, qui attiraient la foule, alors que les combats de gladiateurs étaient des jeux funéraires, du moins à l'origine. On a attribué leur origine aux Etrusques, mais ils venaient plus probablement de Campanie. Du reste, la fameuse révolte de Spartacus, en -71, ne partit pas de Rome mais de Capoue, la capitale de la Campanie précisément...
Les Grecs eurent les combats de gladiateurs en horreur; par contre ils furent très appréciés des Asiatiques, des Africains et... des Gaulois.

Tous les gladiateurs n'étaient pas des esclaves, il y eut des hommes libres qui pour de l'argent se portèrent volontaires pour quelques combats. Le temps de leur engagement, ils partageaient de sort de ces êtres avilis soumis à la loi des fers, du feu et du fouet.

8.2.1. Gladiatrices
L'imagination sadique de certains princes envoya dans l'amphithéâtre toutes sortes de créatures animées, pas seulement des fauves exotiques, mais des nègres, des nains... ou des sénateurs. Il y eut également des femmes, des patriciennes qui s'exhibèrent volontairement dans l'arène, au temps de Néron (cf. Cora, dans Anno Domini) - à une époque où il était de bon ton de choquer l'establishment. On sait peu de choses à leur sujet. Il semble qu'elles combattaient entre elles ou contre des fauves, jamais contre des hommes pour lesquels il y aurait eu doublement honte de se mesurer à des femmes, voire d'être vaincu par l'une d'entre elles. Certaines représentations figurées laissent entendre qu'à la différence des hommes qui combattaient torse nu, elles se couvraient le corps d'une tunique.

 

gladiatrices

Amazonia et Achillea combattent en provocatores, la poitrine couverte par une tunique. Leur casque est posé par terre (relief British Museum)

 

Il en est ainsi d'Amazonia et d'Achillia que l'on voit s'affronter, tête nue, jambière à la jambe gauche, brassard, bouclier rectangulaire et dague, sur un relief d'Halicarnasse (II-IIIe s. de n.E.). Des ossements calcinés trouvés dans une tombe à Southwark, au sud de Londres, semblent avoir été ceux d'une gladiatrice (9). Elles seront exclues de l'amphithéâtre une première fois sous Hadrien (emp. 117-138), puis par Septime Sévère (emp. 193-211).
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gladiator - gladiatrices gladiatrices

Un peu hors emploi, les gladiatrices-archères, en char, mais aux très seyantes cuirasses anatomiques de Gladiator. La rétiaire Mamawi (Pam Grier) tient en respect la Bretonne Bodicia (Margaret Markov) dans La révolte des gladiatrices (La révolte des vierges). Encore une armatura non-attestée pour les femmes, mais on sait si peu de choses sur leur performances dans l'arène..

 

8.2.2. Vu d'Hollywood ou vu de Cinecittà ?
Le cinéma américain a dénoncé la cruauté de la gladiature - Les Gladiateurs (Delmer Daves, 1954), Spartacus (Stanley Kubrick, 1960). Signalons en passant que ce dernier film, tiré du roman d'Howard Fast, produit et interprété par Kirk Douglas faillit ne jamais voir le jour, les Artistes Associés planchant sur le projet d'une adaptation du roman d'A. Koestler avec Yul Brynner dans le rôle de Spartacus (Les Gladiateurs, projet avorté).

 

yul brynner - spartacus

Kirk Douglas attendit que la United Artist renonce à son projet de porter à l'écran le Spartacus d'Arthur Koestler, avant de mettre en route son propre projet d'adapter le roman d'Howard Fast

 

Quant aux Italiens, ils verront plutôt dans les gladiateurs des émules des Trois Mousquetaires, toujours prêts à tirer le glaive pour la cause du bon empereur. Alexandre Dumas ne nous présente-t-il pas ses mousquetaires comme de sympathiques ruffians toujours prêts à bâfrer ou à se lancer dans de galantes aventures, comme à se faire tuer pour le Roy ?
Louis XIII et son ministre, le cardinal de Richelieu, constituent deux pouvoirs rivaux, qui se livrent à une sournoise guéguerre par leurs gardes interposés - bien qu'ils aient interdits les duels. Aussi, après que le cardinal l'ait mit mat aux échecs, quelle délectation pour le roi de France lorsque M. de Tréville vient lui conter les exploits de ses «innocents» et «dévoués» mousquetaires qui viennent d'expédier ad patres quelques fâcheux, des querelleurs spadassins de Son Eminence !

A ce titre, le Gladiator de Ridley Scott sait greffer un zeste d'italianité sur la rude et bienséante carapace hollywoodienne.

 

fils de spartacus

Suite…

NOTES :

(1) H. de MONTHERLANT, Le Treizième César, N.R.F.-Gallimard, 1970; P. MERTENS, Perdre, Fayard, 1984. - Retour texte

(2) SFX, n 83, juin 2000, pp. XXV-XXVI. - Retour texte

(3) Référence au Congrès de Nuremberg et à Leni Riefenstahl, comme le rappele Laurent Hugueniot, superviseur infographie 3D dans SFX, n 83, juin 2000, p. XXVI. - Retour texte

(4) Cf. interview dans SFX, n 83, juin 2000, pp. XVIII-XIX; également Création numérique, n 88, mai 2003, pp. 70-74. - Retour texte

(5) Long poignard recourbé comme une faux, parfois figuré dans l'art romain comme une épée à lame droite, mais formant un angle obtus vers le milieu. Le gladiateur en question figure dans l'arène de Zucchabar. - Retour texte

(6) Soit latéralement sur les joues, soit verticalement sur le front, mais toujours avec une charnière. - Retour texte

(7) Images tombées, dans certaines copies. Mais il en existe des photos. - Retour texte

(8) Comparez avec John WARRY, Histoire des guerres de l'Antiquité, Bordas, coll. Encyclopédie visuelle, 1981, p. 191. - Retour texte

(9) «Femme et vraie gladiatrice», Libération, 20 septembre 2000. - Retour texte