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JUILLET 2007

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NEWS DE JUILLET

 

COURRIER DE JUILLET

 

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COURRIER DE JUILLET (suite)

COURRIER DE JUILLET 2007 (suite)

 
19 juillet 2007
LE CAPITAINE DE LA GALÈRE... VEUT FAIRE DU SKI NAUTIQUE !
Pierre a écrit :

Peux-tu identifier cette photo. Peut-être un Ben Hur féminin ?

galeriennes

 
 
RÉPONSE :

Ah ! y a pas à dire : l'aviron ça vous forge des pectoraux en béton ! Mais désolé, cette photo peut-être extraite d'un péplum «de charme» ne me dit rien. Si ça peut aider, je dirais qu'il doit s'agir d'une version X de Cléopâtre. Selon la «légende», lorsqu'en 41 la reine d'Egypte vint trouver Marc Antoine à Tarse de Cilicie pour lui proposer une alliance, elle s'était embarquée dans un de ces grands navires - un trente ou un quarante ? - avec un équipage féminin. Entendez, en fait, que des esclaves déguisées en Néréides s'étaient mêlées aux marins assurant la manœuvre. Pour faire joli.

Bien sûr, on peut aussi imaginer une version cul de Ben Hur, mais je ne crois pas. Je n'en ai pas connaissance, en tout cas. Mais je ne suis pas trop au courant de ces «éroductions».

 
 
 
27 juillet 2007
VERCINGETORIX GLABRE ?
Olivier a écrit :

L'interprétation que vous donnez de cette pièce de monnaie censée représenter Vercingétorix est majoritairement contestée : par exemple dans l'ouvrage César, chef de guerre : Stratégie et Tactique de la République romaine, Editions du Rocher, 2001 par Yann Le BOHEC, ou sur ce site bnf.fr/visiterichelieu/, lequel dit : «On connaît moins de trente statères d'or portant son nom. La plupart proviennent d'un trésor découvert en 1852 à Pionsat (Puy-de-Dôme). Il est vain de rechercher les traits du chef gaulois sur ces monnaies : cette effigie, parfois casquée sur de très rares exemplaires, est trop impersonnelle pour être un portrait. Mais il est indubitable que ces monnaies sont les siennes, émises sous son autorité comme chef des Arvernes. Son portrait ? Peut-être faut-il le rechercher sur les deniers romains de L. Hostilius Saserna, émis en 48 avant J.-C., donc encore de son vivant. Le cheval libre est le type de revers préféré des Arvernes et symbolise leur esprit d'indépendance.» [La reproduction étant sous copyright, nous vous renvoyons au site - N.d.M.E.]

A propos de cette monnaie de L. Hostilius Sarsena, intéressante et contemporaine : Cbg.fr/monnaies, qui commente : «La tête échevelée et barbue n'a rien à voir [avec] le buste élégant et hellénisant des statères arvernes épigraphes de Vercingétorix (LT. 3774-3778). Néanmoins, dans de nombreux ouvrages d'histoire ou de latin, c'est le visage du vaincu qui a été retenu, pour illustrer le chef gaulois, pour nous représenter l'image du chef battu par César qui devait être âgé et à demi-barbare afin de symboliser le combat de titan qui avait opposé les deux hommes dans la dernière phase de la Guerre des Gaules. N'oublions pas, au contraire, que le chef gaulois était âgé d'une vingtaine d'années quand il souleva la Gaule contre l'envahisseur et, n'en n'avait pas trente quand il fut étranglé dans sa prison à Rome. Encore une fois, c'est un acteur direct de la Guerre des Gaules, Lucius Hostilius Saserna, collaborateur de J. César, qui a fait frapper ce denier, deux ans avant le quadruple Triomphe de son ami et maître.» Lucius Hostilius Saserna était originaire de Crémone en Gaule Cisalpine. Il devait sa carrière à Jules César qu'il avait suivi pendant toute la guerre des Gaules (58-50 avant J.-C.). Dans la lutte fratricide qui opposa Césariens et Pompéiens, il resta fidèle à César et participa au siège de Marseille. Il servit en Afrique et est mentionné par Cicéron comme étant un ami d'Antoine et d'Octave. Il entra au Sénat.

 
 
RÉPONSE :
J'en prends bonne note et je répercuterai l'info dans le courrier du site. Je regarderai dans le bouquin de Le Bohec (1) quand j'aurai remis la main dessus, mais la page BnF ne me paraît pas contester l'authenticité de la pièce, seulement sa fidélité en tant que portrait. Celui-ci est qualifié d'«impersonnel». Ce qui ne remet pas forcément en question le fait qu'il soit présenté comme glabre... comme les autres Gaulois de l'époque. La mode.


NOTE :

(1) Vérification faite, Le Bohec écrit : «Plusieurs monnaies gauloises portent, au droit, un buste masculin «à gauche» et la légende VERCINGETORIX(S). On peut y voir soit une représentation, plus ou moins stylisée, du visage du chef arverne, soit une image du dieu qui le protégeait» (p. 249) et «... visage d'homme jeune aux cheveux bouclés, le nez droit, les yeux grands et la bouche petite. Mais on ignore si le graveur a cherché à produire une œuvre réaliste ou s'il a voulu y mêler un peu de fantaisie chère aux artistes celtes (...)» (p. 250). - Retour texte

 
 
 
29 juillet 2007
LA ROME ANTIQUE À L'ÉCRAN : LES LIMITES DE LA RECONSTITUTION
Gustave a écrit :
Jusqu'à quel point croyez-vous que la reconstitution à l'écran du monde romain puisse-t-elle être fiable. La croyez-vous possible ?
 
 
RÉPONSE :

Notes de bas de page impossibles
Tout film, quelqu'en soit le sujet, fait pénétrer le spectateur lambda dans un univers donné dont le décodage exige certains prérequis. Qu'il s'agisse - dans un film de science-fiction - des mœurs d'une autre galaxie ou, dans un polar bien de chez nous, des particularités de l'univers socio-professionnel au sein duquel le commissaire va mener son enquête. C'est encore plus vrai dans un film historique. Les concepteurs évolueront dans un spectre qui va du matériau brut à la pièce d'orfèvrerie finement ciselée - de l'information-zéro à l'information-détaillée. Dans La Passion Béatrice, Bertrand Tavernier reconstitue un Moyen Age sans «notes de bas de page», partant du principe que les protagonistes, vivant dans leur propre monde, n'éprouvaient pas le besoin d'expliquer les choses évidentes. Evidentes pour eux certes, mais pour le spectateur qui regarde le film de Tavernier ? Il est clair que dans un thriller, Bruce Willis empruntant le métro n'éprouvera pas le besoin de nous expliquer en quoi consiste ledit métro. A l'autre bout du spectre il y a les films extrêmes comme, par exemple, Robots 2000 - Odyssée sous-marine (1966) de Terence Ford (alias Hajime Sato) où un commandant de sous-marin sursaute à tout bout de champ, crie «Quoi ?» et se fait expliquer par son second ce qui est en train d'arriver. Certes, l'explication prodiguée est avant-tout destinée au spectateur, lequel aura compris qu'aucune marine du monde ne confierait un de ses précieux sous-marins nucléaires à un officier idiot qui doit tout se faire souffler par son subordonné !
Ainsi un film comme le Cléopâtre de Mankiewicz est plus proche de La Passion Béatrice que de Robot 2000 : je défie quiconque de m'expliquer, sur base du film, les tenants et aboutissants de la guerre civile où s'opposent Octavien et Marc Antoine. Le scénariste ayant dû trouver oiseux de nous faire un cours d'histoire, il ne reste donc à l'écran qu'une histoire d'amour entre deux personnages d'exception, la reine d'Egypte et l'imperator romain. Amours contrariées par un grincheux beau-frère... Et lorsque qu'Octavien déclare la guerre à l'Egypte, le rituel du fécial, qui consiste à symboliquement lancer le javelot de la guerre en direction du pays ennemi, sera à l'écran dramatisé d'une manière historiquement choquante : devant les portes du Sénat romain, Octavien plante le «javelot de la guerre» dans la poitrine de l'ambassadeur égyptien Sosigène ! «Où est l'ennemi ? Il est là !...» L'ennemi est ainsi localisé d'une manière concrète et non plus symbolique. Le spectateur lambda capte sans peine le casus belli ainsi signifié. Alors que le rituel correctement reconstitué aurait nécessité une séquence supplémentaire, avec répercussion sur les décors et le minutage du film.

Pareillement, dans la série-TV Rome (HBO) assiste-t-on à toute une série de rituels de purification des légionnaires revenus de la guerre. Normalement, la cérémonie du Triomphe consacre le retour des légionnaires à la vie civile. Ils défileront avec leur général à l'intérieur du pomœrium, mais sans leurs armes : leur tunique, le cingulum et les caligæ cloutées suffisent pour attester leur qualité de miles gregarius. Mais quid des légionnaires qui, même vainqueurs, n'ont pas eu droit aux honneurs du Triomphe, ou dont le Triomphe a été reporté ? Leur statut est des plus équivoque. Les Gaules soumises, qu'en est-il des légionnaires de César qui ayant franchi le Rubicon en janvier 49, devront attendre août 44 pour triompher ex Gallia. Or dès 49, un certain nombre ont déserté ou se sont fait démobiliser par souci de légitimité républicaine. Dans la série HBO, Vorenus le légitimiste se soumet donc de bonne grâce à un rituel de purification. Marc Antoine, qui doit être intronisé tribun de la plèbe, s'y soumet aussi, quoique avec une certaine impatience. Je ne garantirais pas l'exactitude des rituels décrits, mais ils correspondent bien à l'esprit profondément religieux-superstitieux des Romains, et leur curieuse relation avec la mort. Curieuse - nous semble-t-il - parce que si un cadavre est impur, en même temps, dans la société antique, la vie humaine n'a pas grande valeur. N'est-ce pas Tacite qui nous rappelle qu'un consul revêtu de l'augurat - comme l'était Germanicus lorsque ses légionnaires retrouvèrent le charnier de Teutberg - n'avait pas le droit de toucher des cadavres ? Or, paradoxalement, n'est-ce pas le rôle d'un commandant de mener ses troupes au combat et de s'y souiller du sang ennemi ?
Quant au Triomphe lui-même, je m'en suis expliqué ailleurs. Hélas, même dans Rome (HBO), il n'échappe pas au cliché des légionnaires défilant en armes et en armures. Les clichés ont la vie dure.

Clichés et poncifs
La tendance est de figer Rome dans le temps, au moment de sa plus grande gloire, tout en restant fidèle à une série d'archétypes attendus du public. La ville eut des débuts modestes, avec des bâtiments de brique et de bois encore au temps de César, mais le cinéma la fige de marbre et de porphyre. C'est la Rome augustéenne qui nous est alors donné à voir. Mieux encore, la Rome de son extension maximale - prélude à sa chute -, la Rome du IVe s. de n.E. telle que la mettent en scène les célèbres maquettes de P. Bigot (1911) ou d'Italo Gismondi (1937). En effet, les architectes-décorateurs s'inspirent bien évidemment des travaux existants. En Italie, où l'on fait de la superproduction à budget serré, l'architecture fasciste de l'EUR avec ses grands portiques, esplanades et escalier monumentaux offrit aux péplums le back ground rêvé. Oublieux du fait que la révolte de Spartacus partit de Capoue en Campanie - terre d'élection de la gladiature -, Riccardo Freda (1952) la fit démarrer de Rome, dans un «Colisée» qui ne sera bâti que 150 ans plus tard (en l'occurrence les caméras furent plantées dans l'amphithéâtre de Vérone, plus opérationnel). Plus fort encore, Giorgio Ferroni montra, aux origines de la république, Mucius Scævola - ayant perdu l'usage de sa main droite - devenir un épéiste gaucher s'entraînant avec les meilleurs gladiateurs romains. Or, en -509 on n'avait pas encore vu de gladiateurs à Rome : le premier combat attesté remonte à -265; quand au premier amphithéâtre en dur, il fut édifié par Statilius Taurus (en -20). Mais comment faire comprendre que sous la république finissante, l'institution de la gladiature balbutiante n'avait pas encore atteint l'ampleur qu'elle connaîtra au Ier s. de n.E. ?

Les valeurs politiques des Romains étaient très différentes des nôtres. Comme nous, ils avaient à cœur leurs droits et de leur liberté; mais ces mots n'avaient pas la même portée que ce nous comprenons aujourd'hui dans nos démocraties parlementaires. Les Julio-Claudiens ayant été abondamment calomniés par Suétone et Tacite, il va de soi que - au cinéma - Caligula, Néron etc. étaient des tyrans sanguinaires qui pressuraient le peuple et que leurs opposants, défenseurs des belles valeurs républicaines, avaient en vue de bien de tous. C'est oublier que le régime impérial s'appuyait, précisément, sur cette populace que les aristocrates avaient toujours brimé.

rome hbo - mort de brutus

Dans Rome (HBO), au terme de la bataille de Philippes, Brutus se suicide en se précipitant sur les légionnaires d'Antoine, qui le criblent de coups. Ensuite, un détrousseur de cadavres lui sectionne un doigt pour lui arracher sa bague en or. Son cadavre mutilé, anonyme, ne sera pas identifié. Selon les historiens, Brutus se perça lui-même de son glaive, avec l'aide de son esclave grec Straton (son ami P. Volumnius ayant refusé de lui rendre ce service). Antoine couvrit sa dépouille de son propre manteau de commandant en chef, lui fit des funérailles solennelles et renvoya ses cendres à sa mère Servilia, à Rome. («C'était un Homme !», aurait dit Marc Antoine, mot que Shakespeare immortalisa.)

Le spoiling
«Je me demande parfois si nous pouvons réellement connaître le passé - écrivait John Maddox Roberts, en préambule d'un de ses «polars antiques». Comme les morts n'écrivent pas, l'histoire est racontée par les survivants. Parmi ces derniers, certains ont vécu les événements tandis que d'autres en ont seulement entendu parler. Celui qui raconte ou qui écrit ne relate pas à coup sûr les choses telles qu'elles se sont déroulées, mais plutôt comme elles auraient dû le faire afin de donner une bonne image de l'historien, de ses ancêtres ou de son parti politique» (1).
Le spoiling est une liberté que se réserve le scénariste-Dieu pour mener son histoire comme il l'entend. S'agit-il d'intégrer à la grande Histoire des personnages de fiction ? Les deux légionnaires héros et fils conducteurs de Rome (HBO), Lucius Vorenus et Titus Pullo, remplaceront avantageusement l'historique Apollodore pour introduire auprès de César Cléopâtre dissimulée dans un ballot de tapis. De même, ce n'est plus le centurion Herennius et le tribun Popilius, mais le seul Pullo qui tranchera la gorge à Cicéron proscrit. S'attendait-on à voir Brutus se suicider après la bataille de Philippes ? Peine perdue, il mourra percé de coups sur le champ de bataille, ce qui tendrait à rehausser un petit peu son personnage équivoque. Semblablement, dans La charge de Syracuse, Archimède survivra en retrouvant son amour, tandis que périt à la tête de ses légionnaires son rival, le consul Marcellus ainsi sacrifié sur les exigeants autels du happy end.

rome (hbo) - mor1t de cicero

La mort de Cicéron, dans son jardin au lieu de sa litière
(Rome, HBO)

Des faits historiques

a) Empereurs pervers : Commode
Une contrainte du cinéma historique est la limitation de l'information à distiller. Un historien peut se permettre de marquer des réserves sur tel ou tel fait, de suggérer sur la base d'indices archéologiques ou philologiques que les faits ne se sont probablement pas déroulés exactement comme tel historien de l'Antiquité - tendancieux mais aussi, parfois, unique source - nous l'a rapporté. Ainsi, à en croire l'Histoire auguste, Commode aurait été un fou pervers forniquant à tout va, s'exhibant comme gladiateur, etc. On doit se rappeler qu'Adolf Hitler avait une stricte hygiène de vie tandis que Winston Churchill carburait au whisky et fumait comme une locomotive. Lequel des deux était pervers ? Certes Commode fut sans doute influencé par les mauvais conseils d'affranchis arrivistes qui furent d'abord ses pédagogues, puis ses ministres... Mais tel empereur qui lui succédera - Septime Sévère, aux yeux de l'Histoire, jouit d'une assez bonne réputation - rendra hommage à sa mémoire ainsi qu'à celle de son successeur direct Pertinax, mais vouera à l'exécration ceux qui l'abattirent tel Didius Julianus.
Son père Marc Aurèle, qui était loin de manquer de jugement, encouragea toujours l'avènement au trône de Commode. Or depuis Charles Renouvier et son Uchronie, les historiens - suivis à l'écran par les cinéastes comme Anthony Mann, puis Ridley Scott, mais aussi Domenico Paolella, Mario Caiano, Sergio Grieco - s'acharnèrent à suivre la thèse éminemment romanesque et séduisante de l'erreur de jugement de Marc Aurèle, lequel d'ailleurs rompait ainsi avec la tradition d'adoption des sages Antonins. On connaît mal l'agencement des événements sous Marc Aurèle, puis Commode, aussi était-il tentant de plonger dans cette faille de l'Histoire pour composer une fable morale qui devait se concrétiser à l'écran d'abord par La Chute de l'Empire romain, puis par Gladiator, faisant intervenir de sordides histoire de poisons, de complots, de massacres... que les scénaristes attribuent à Commode, mais empruntent en fait à... Marc Aurèle lui-même, dont l'Histoire auguste laisse entrevoir des zones d'ombre. Tant il est vrai que les débordements d'un tyran despotique sont toujours «plus vendeurs» que la vie édifiante d'un prince pacifique.

On oubliera, donc, que Commode régna entouré de conseillers chrétiens ou christianisants, que sur le Danube il fit la paix avec les barbares - par paresse, bien entendu ! Pour s'éviter les fatigues d'une guerre qu'en vingt ans de conflits incessants son laborieux père Marc Aurèle ne réussit jamais à remporter !

b) Empereurs pervers : Caligula
Caligula est un autre bel exemple. On attend toujours le scénariste ingénieux qui saura concrétiser par une fiction solidement charpentée les indices probants que les historiens modernes discernent entre les lignes de Suétone, Dion Cassius et les autres. L'histoire d'un descendant de Marc Antoine, pharaon en Egypte, qui avec juste un peu d'avance sur son temps tenta d'imposer aux Romains le modèle de la royauté hellénistique - de l'Empereur-Dieu (2). Caligula (1977), le film de Tinto Brass et Bob Guccione n'est superbe qu'en tant qu'illustration des ragots de Suétone. Mais ce n'est pas un film historique honnête. Il est vrai que les faits probants, traductions épurées d'anecdotes salaces («Mon cheval ferait un meilleur consul que vous, Sénateurs», etc.) corroborées par l'archéologie (3), restent à organiser en une biographie cohérente, que d'aucuns jugeraient «révisionniste» !

c) Empereurs pervers : Néron et l'Incendie de Rome
S'agissant des Julio-Claudiens, le révisionnisme est bien l'accusation dont auraient à se défendre les historiens trop bien disposés. C'est avec d'infinies précautions oratoires qu'Eugen Cizek - le meilleur biographe de Néron - introduit son sujet («nous ne le disculpons pas, pas plus que nous ne justifions ses crimes...»). Néron risque de demeurer encore longtemps figé dans sa réputation d'homme cruel et méchant, matricide, incendiaire, etc. Or, aux sanglants combats de gladiateurs, Néron, artiste, préférait le théâtre, la poésie et le chant. Il était probablement un médiocre administrateur, mais il fit la paix avec les Parthes. C'est l'obstacle qu'opposait le système impérial, la mainmise des affranchis sur la gestion de l'Empire qui, en bridant les ambitions des patriciens, fut à l'origine de la cabale médiatique dont encore aujourd'hui se repaît avec délices la «littérature édifiante».

C'est ainsi qu'un film comme Quo Vadis (Mervyn LeRoy, 1951) émet des contrevérités flagrantes, sans communes mesures avec les raccourcis déjà pris par le roman de Sienkiewicz (4). Par exemple, lorsqu'à Antium, Tigellin - retour de Rome où il a bouté le feu -, annonce fièrement que «la ville entière brûle, sauf le Palatin», l'affirmation ne saurait être prise au sens relatif [le Palatin ne brûle pas encore], mais comme une vérité absolue [toute Rome a brûlé, sauf bien sûr le palais de son incendiaire, Néron].

On sait qu'au cours de l'incendie qui éclata dans la nuit du 18 au 19 juillet 64, la capitale de l'Empire romain brûla six jours durant, et vit anéanties trois des quatorze régions de la ville, les sept autres étant sérieusement dévastées. Quatre régions seulement furent épargnées (Porte Capène, hors les murs; Transtévère, de l'autre côté du Tibre; Esquilin et Alta Semita). Le feu prit du côté du Cirque Maxime et tout de suite emporta d'assaut le Palatin, puis l'Esquilin. La Domus Transitoria, c'est-à-dire le palais impérial, qui était entre les deux, fut réduit en cendres avec les précieuses collections d'art auquel l'empereur était très attaché (5) (TAC., An., XV, 39). Dans le centre de la ville, seuls le Forum et le Capitole furent partiellement épargnés. Un moment maîtrisé, il repartit brusquement de plus belle, au niveau d'une villa de Tigellin ce qui excita quelque soupçons (TAC., An., XV, 40).

Dans le film de Mervyn LeRoy, Néron s'étonne de ce que fuyant les flammes purificatrices, la «vermine», la plèbe de Rome qu'il a condamnée, cherche à sauver sa vie en un beau mouvement de foule qui soudain s'infléchit en direction du palais. «Mais elle m'irrite cette plèbe ! Pourquoi ne veut-elle pas ce que je veux ?» Néron professe que c'est à lui de décider si la plèbe doit vivre ou mourir. Elle n'a pas à vouloir chercher à échapper à sa décision ! Sur son ordre, les prétoriens ferment les grilles de jardins dans lesquels la foule désemparée cherchait à trouver refuge. Désobéissant à l'empereur, Marcus Vinicius contraint les prétoriens à leur ouvrir. Ici encore le film s'oppose au texte fondateur de la légende : «Pour consoler le peuple sans asile et fugitif, il ouvrit le Champ de Mars, les monuments d'Agrippa et jusqu'à ses propres jardins. Il fit construire des baraquements destinés à héberger les plus indigents» (TAC., An., XV, 39).
Pas plus que les autres julio-claudiens, Néron n'était pas un ennemi de la plèbe, puisque c'était sur celle-ci qu'il appuyait son pouvoir contre celui de l'aristocratie sénatoriale. Mais ce distinguo est trop subtil pour le cinéma : avec la mauvaise réputation qu'il se payait, il fallait absolument que Néron soit l'ennemi de tous les [honnêtes] citoyens. En bloc. Y compris les pauvres esclaves, bien sûr ! Bien entendu, ceci ne correspond aucunement à la vérité, car les clivages de la société romaine était par trop différents des nôtres. Je crois bien que le docu-fiction Brûlez Rome est le seul à avoir rompu avec les idées reçues : il nous montre Néron s'activant personnellement avec ses prétoriens et ses vigiles à lutter contre l'incendie et spontanément ouvrir ses jardins au peuple. Il est vrai que quelques universitaires français épaulaient le scénariste...

L'opposition de l'Antiquité esclavagiste et du christianisme libérateur
Un autre lieu commun mis en avant par Quo Vadis (1951) est l'affirmation de l'apôtre Pierre selon laquelle Jésus-Christ était mort pour abolir l'esclavage, l'exploitation de l'homme par l'homme. C'est naturellement faux. Les Evangiles disent bien que le Christ sous-entendait la soumission du serviteur à son maître (MT, 10 : 24; LC, 6 -40; JN, 13 : 16 et 15 : 20). Mais l'Épître attribuée à Pierre - quoique qu'il ne se trouve plus guère d'exégète pour croire qu'elle soit réellement de sa plume (6) - va plus loin dans la recommandation de soumission : «Esclaves, soyez soumis à vos maîtres avec le plus grand respect. Non seulement à ceux qui sont bons et doux, mais aussi à ceux de caractère difficile. C'est en effet chose agréable à Dieu que d'endurer des afflictions et des peines injustes, par motif de conscience envers Dieu. Quel mérite y aurait-il à supporter patiemment d'être battu pour avoir fait le mal ? Au contraire, si vous après avoir bien agi, vous êtes maltraité, et que vous l'enduriez patiemment, voilà une chose agréable aux yeux de Dieu» (1re Épître de Pierre, 2 : 18-20) (7). En dépit de ces textes facilement accessibles à tout spectateur chrétien, le film préfère adhérer à l'idée libératrice qu'on se fait aujourd'hui du message christique (8), d'autant plus volontiers que l'esclavage a maintenant été aboli dans l'Occident chrétien, y compris un peu moins d'un siècle auparavant aux Etats-Unis - rappelons-le, puisque le film est américain -, quoique cela ne se fît qu'au prix d'une terrible guerre civile. N'insistons pas davantage.

qua vadis - st pierre

Saint Pierre - le premier pape - prêchait-il à ses ouailles la «théologie de la Libération» ?


NOTES :

(1) J.M. ROBERTS, Sacrilège à Rome, 10-18, n 3809, p. 11. - Retour texte

(2) Quarante ans plus tard, Domitien se fera appeler dominus et deus, instaurant ainsi avec succès le «dominat». - Retour texte

(3) On sait - par exemple - que, contrairement à ce que laisse entendre Suétone, sa tentative d'invasion de la Bretagne ne fut pas une entreprise improvisée au hasard puisque Caligula fit édifier un phare à Boulogne, pour éviter d'égarer sa flotte comme il advint au grand Jules César ! - Retour texte

(4) En bon catholique polonais, Sienkiewicz montre la coterie de juifs romains autour de Poppée, à l'origine de l'accusation portée contre les chrétiens d'avoir mis le feu à Rome (l'idée, nullement absurde au regard de la rivalité opposant juifs orthodoxes et dissidents chrétiens, sera reprise par Hubert Monteilhet dans son reliftage de Quo Vadis : Néropolis (1984)). Mais en 1951, au lendemain de l'Holocauste, il était hors de question dans l'Hollywood du «Motion Picture Project» d'évoquer ce passage scabreux. Il n'en ira pas autrement de l'adaptation de la nouvelle de Gogol, Tarass Boulba (J. Lee Thompson, 1962) réduite à la guerre entre Cosaques et Polonais - les interminables descriptions de pogroms de juifs perpétrés par l'un et l'autre camp passant à la trappe. - Retour texte

(5) Aucun auteur accusant Néron n'a songé à insinuer que celui-ci aurait secrètement fait déménager ses collections. Chose qui, du reste, aurait difficilement pu passer inaperçue, car elles devaient être considérables. - Retour texte

(6) Reste que le canon biblique la reconnut expressément pour telle et la proposa au nombre des textes fondateurs qui composent le Nouveau Testament. - Retour texte

(7) Bien sûr, le point de vue de Pierre est avant tout celui d'un juif baignant dans une culture où la servitude était considérée avec beaucoup de modération (le coreligionnaire esclave était, selon la loi, libéré après six années de servitude (Deut., 15 : 12-18)). Qu'en pensait l'«apôtre des gentils», saint Paul, citoyen romain ? Il fut, bien sûr, lui aussi le chantre de la résignation servile et de l'immobilisme social. Extraits choisis : «Tous ceux qui vivent sous le joug de l'esclavage considéreront leurs maîtres comme dignes de tous égards, pour qu'ainsi ne soient dénigrés ni le nom de Dieu, ni la doctrine» (1re Épître à Timothée, 6 : 1); «Esclaves, obéissez comme au Christ à vos maîtres de la terre, avec une crainte respectueuse, dans la simplicité de votre cœur. Sans servilité, pour vous faire bien voir, mais en serviteurs de Christ, qui accomplissent de bon cœur la volonté de Dieu. Servez-les avec empressement, comme si vous serviez le Seigneur et non un homme» (Éphésiens, 6 : 6-7); «Que chacun reste dans la condition où il était quand il a été appelé par Dieu. Étais-tu esclave quand Dieu t'a appelé ? Ne t'en fais point de souci : même si tu peux être affranchi, mets plutôt ton appel à profit. Car l'esclave qui a été appelé est l'affranchi du Seigneur. Inversement, celui qui était libre lors de son appel devient un esclave du Christ» (1re Épître aux Corinthiens, 7 : 20-22); et, de manière plus générale : «Que tout homme soit soumis aux autorités placées au-dessus de lui. Il n'y a pas d'autorité qui ne vienne de Dieu : celles qui existent ont été instituées par Lui. Ainsi, celui qui résiste à l'autorité, résiste à l'ordre voulu par Dieu, et les récalcitrants s'attireront pour eux-mêmes une condamnation (...)» (Romains, 13 : 1-2). Sans oublier la courte Épître à Philémon, dans laquelle Paul intervient en faveur d'Onésime, un esclave fugitif, qu'il renvoie à son maître après l'avoir converti. (Remerciements à Lucien J. Heldé qui a compilé pour nous ce florilège.) - Retour texte

(8) Encore que la frange la plus conservatrice de l'Eglise catholique éprouve toujours des difficultés à admettre la «théologie de la Libération», si chère aux prêtres progressistes. - Retour texte